Arménie : Les Limites des Programmes d'Autonomisation Économique pour les Familles de Réfugiés.
Arménie : Les Limites des Programmes d'Autonomisation Économique pour les Familles de Réfugiés.
Cet article est la traduction française d'une publication originale d'Arev Society, partenaire de la Fondation Arménienne pour le Développement Durable (FADD), parue le 15 avril 2026, sur son site officiel. L'article démontre les limites des programmes classiques d'autonomisation économique appliqués aux familles les plus vulnérables.

Maison d'une famille de réfugiés arméniens | Arménie | Crédit photo : Arev Society ©
Lorsque l'autonomisation économique ne suffit plus
Chaque année, avant que le programme « L'Autonomisation des femmes en Arménie » ne soumette le moindre projet générateur de revenus à son comité de financement, nos équipes prennent la route. Sans exception.
Elles se rendent sur le terrain (dans les appartements, sur les lieux d'activité projetés, au cœur des communautés où vivent ces familles) afin d'évaluer la faisabilité réelle de chaque projet. Car ce qui semble viable sur le papier prend souvent un tout autre visage lorsque l'on se retrouve dans un appartement de 60 mètres carrés hérité de l'ère soviétique, face à une mère qui n'a pas retravaillé depuis la fin de la guerre.
En mars 2026, nos équipes ont sillonné les régions de Gegharkounik, de Lori, de Tavouch et de Vayots Dzor. Un même constat, lancinant, est revenu de famille en famille : le désir, sincère, d'entreprendre, de bâtir, de gagner sa vie. Et, parmi ces familles, certaines dont les conditions matérielles d'existence rendaient toute création d'activité strictement impossible.
La volonté était là. Le chemin, lui, faisait défaut.
L'autonomisation des réfugiés se heurte à un mur
L'autonomisation économique est volontiers présentée comme la réponse cardinale au drame des familles déplacées. Donner les compétences, fournir les ressources, ouvrir les opportunités : chacun reconstruirait ainsi son indépendance à sa mesure. Le raisonnement se tient. Pour bien des réfugiés, il fonctionne.
Mais le réel, sur place, est d'une complexité que nul cadre de programme ne saurait embrasser pleinement.
Notre expérience arménienne nous l'a enseigné : pour les familles les plus vulnérables, l'autonomisation économique ne constitue pas toujours une solution immédiate. Et la distance qui les sépare de cet horizon ne se mesure pas en compétences ni en subventions.
Une famille, un appartement, une impasse
À Idjevan, la famille loue un appartement de 60 mètres carrés dans un immeuble de l'époque soviétique. Un toit, rien de plus. Aucune place pour le moindre équipement, nulle infrastructure, aucune possibilité réaliste de développer une activité, fût-elle artisanale, entre ces murs.
À première vue, les solutions semblent à portée de main : formations, microcrédit, aide financière ponctuelle. Tels sont les premiers leviers qu'actionne, par réflexe, la quasi-totalité des programmes.
À l'épreuve des faits, chacun de ces leviers se brise.
La famille traîne une dette considérable, accumulée pendant l'exode. L'un des enfants est en situation de handicap et nécessite une présence constante. Le père, handicapé lui aussi, se déplace à l'aide de béquilles. Quant à la mère, elle se débat avec les séquelles psychologiques de la guerre, lesquelles, la plupart du temps, lui rendent tout travail inenvisageable. Leur quotidien tient déjà du combat. Il ne reste guère de marge pour planifier, prendre des risques, ni même mener à bien les démarches administratives les plus élémentaires.
L'offre d'un voisin (un local gracieusement mis à disposition) paraît ouvrir une brèche. Mais le bâtiment exige de lourds travaux. Faute de moyens pour les engager, la brèche se referme.
Elle dispose d'un voisin de bonne volonté. D'un espace utilisable. D'une vision, même, de ce qu'elle aimerait bâtir. Il lui manque simplement le moyen de commencer.
« Je voudrais entreprendre, mais je ne sais ni comment ni par où débuter. Nous avons tout perdu : notre maison, notre argent, nos économies. Mon fils et mon mari sont handicapés, et nous ne survivons que grâce aux allocations. Je suis dans l'incapacité de travailler, ayant développé des troubles psychologiques depuis la guerre. Un voisin bienveillant nous a proposé un local gratuit pour élever des porcs, mais il exige des travaux considérables que nous ne pouvons financer. Je me sens complètement enfermée. J'attends seulement que les jours passent. »
Extrait d'entretien d'une réfugiée, région de Tavouch, Arménie.
Ces mots ne sont pas une plainte. Ils décrivent, avec une précision clinique, ce qu'est un piège.
Voilà ce qu'est une impasse.
Non point une famille rétive à l'effort. Non point un défaut de motivation. Mais une situation dans laquelle chaque voie praticable se heurte à un obstacle tangible, vérifiable, un obstacle que nos équipes ont elles-mêmes constaté lors de leur visite.
Ce qui paraissait réalisable sur le papier s'est effondré dès notre arrivée. Nous nous sommes rendus sur le terrain offert gracieusement par le voisin pour l'élevage porcin. Le site, situé à plusieurs centaines de mètres des immeubles d'habitation soviétiques, se trouvait en plein champ, dépourvu de toiture, délabré, hors de toute possibilité de réparation ou de rénovation. L'élevage de porcs y est impossible. Aucun autre lieu n'est disponible.
Aux côtés de la bénéficiaire, nous avons exploré toutes les pistes. Il ne reste rien à creuser, aucune voie que nous puissions, en conscience, recommander. Aussi pénible soit-il à reconnaître, nous ne pouvons l'aider : non par choix, mais parce que les conditions mêmes d'une aide possible font défaut.
Le présupposé qui fait sauter la mécanique
Les programmes classiques d'autonomisation économique reposent sur un postulat discret : la personne en face de vous est prête. Prête à s'engager, à tenir ses engagements, à encaisser les revers, à poursuivre. Pour bien des réfugiés, ce postulat est légitime. Pour les plus vulnérables, il les trahit purement et simplement.
Il ne s'agit pas d'une question de bonne volonté, mais d'impossibilité matérielle. Or les deux ne sauraient être confondues. Les confondre, c'est précisément ainsi que des familles finissent étiquetées « non coopératives », quand elles ne font, en vérité, que survivre à des conditions qu'aucun programme n'a été pensé pour affronter.
Les obstacles, ici, ne sont pas seulement économiques. Ils sont sociaux, psychologiques, structurels, superposés les uns aux autres en strates qu'aucune activité génératrice de revenus, prise isolément, ne saurait dénouer.
Ce que nous faisons lorsque la méthode classique échoue
Lorsque notre étude de faisabilité conclut qu'un projet économique ne peut, en l'état, aboutir, nous ne refermons pas le dossier. Nous changeons radicalement de cap.
Premier réflexe : contacter les services sociaux et chercher, conjointement, des solutions. Cela revient à cartographier les soutiens institutionnels accessibles à la famille, et à veiller à ce qu'elle y soit effectivement raccordée, et non plus seulement orientée sur le papier.
Deuxième réflexe : identifier les associations et organisations qui œuvrent déjà sur place, spécialisées dans le handicap, le soutien psychologique, le conseil en surendettement ou l'aide d'urgence. Nous orientons les familles vers elles directement, et restons en contact pour nous assurer que le relais a bien eu lieu.
Ce que nous ne pouvons pas faire, en conscience, c'est imposer un projet d'autonomisation économique à une famille qui n'en a pas la capacité. Non par manque de volonté, mais parce que ce serait la condamner à l'échec. Et parce que feindre de prendre une impasse pour un point de départ ne sert personne.
À quoi ressemble une voie réaliste
Pour ces familles, le travail commence ailleurs, plus discrètement. Par un travailleur social qui passe régulièrement. Par un référent qui apprend ce que la famille peut réellement assumer et qui contribue à desserrer l'étau immédiat : aide d'urgence, accompagnement face à la dette, soutien dans les tâches quotidiennes devenues insurmontables.
De ce socle, peut émerger, avec le temps, quelque chose de plus. Non pas un stage générique, mais une formation professionnelle ajustée à la situation réelle de la personne : sa santé, son emploi du temps, les contraintes propres à son foyer. Un retour graduel vers la stabilité et l'employabilité. Un revenu qui dépasse la simple allocation.
Non point un entrepreneuriat sur commande. Un cheminement lent, accompagné, vers la capacité de bouger.
Ce dont cette famille a réellement besoin
La mère d'Idjevan n'est pas désengagée. Elle dit, à qui veut bien l'entendre, ce dont elle a besoin et ce qui lui barre la route.
Il lui faut une trajectoire professionnelle construite autour de sa vie, telle qu'elle est : le handicap de son fils, celui de son mari, sa propre convalescence psychologique, et la dette qui pèse sur chacune de ses décisions.
Mais cette trajectoire n'a nul besoin de commencer par la création d'entreprise. Pour ces familles, monter une affaire n'est pas toujours la bonne première marche. Cela requiert du capital, des capacités administratives, une tolérance au risque et un degré de stabilité quotidienne qui font tout simplement défaut. Sans compter qu'il leur faut des conditions matérielles pour déployer leur activité.
Le salariat peut constituer une meilleure entrée en matière. Trouver un emploi salarié, fût-il à temps partiel, fût-il modeste, est une voie légitime, et souvent plus réaliste, vers l'indépendance économique. Il procure un revenu sans imposer le fardeau de l'entrepreneuriat. Il installe une routine, restaure la confiance, bâtit une expérience. Il offre une respiration.
Ce qui rend cette voie possible, c'est une formation professionnelle adaptée au marché du travail local et à ce que la mère peut raisonnablement assumer à ce stade de sa reconstruction. Non pas un stage standardisé : une compétence sur laquelle s'appuyer, un poste dans lequel grandir, un employeur capable d'offrir la stabilité pendant qu'elle retrouve ses marques.
La création d'entreprise viendra peut-être plus tard, lorsque les conditions seront réunies. Pour l'heure, gagner sa vie comme salariée n'a rien d'un pis-aller. C'est une porte d'entrée, et, pour bien des femmes dans sa situation, c'est celle qui s'ouvre véritablement.
Avec ce soutien, l'attente prend fin. Les jours, à nouveau, se remettent à courir.
C'est ce basculement, de l'impasse au mouvement, que le programme « L'Autonomisation des femmes en Arménie » s'efforce de rendre possible, quand bien même le chemin se révèle plus long et plus rude que ce que le programme avait initialement imaginé.
Comment vous pouvez aider
Les familles qui tombent entre les mailles des catégories des programmes sont souvent les plus difficiles à atteindre, et les plus coûteuses à accompagner dignement. Elles réclament davantage de temps, davantage d'attention individuelle, davantage de souplesse que n'en autorisent les modèles de financement classiques.
Ce que le cas de cette famille met en lumière, c'est qu'il n'existe aucune formule unique. Chaque famille appelle son propre traitement, son propre rythme, sa propre combinaison de soutiens. Cela demande du temps. Cela demande une attention durable. Cela demande des moyens.
Non pas pour déployer des programmes à grande échelle, mais pour être présents, dossier après dossier, aussi longtemps qu'il le faudra.
Nul ne devrait être abandonné au seul motif que sa situation ne rentre pas dans les cases.