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Pourquoi La Pensée à Court Terme n'est pas un Problème de Mentalité, mais une Stratégie de Survie

Pourquoi La Pensée à Court Terme n'est pas un Problème de Mentalité, mais une Stratégie de Survie

Cet article est la traduction française d'une publication originale d'Arev Society, partenaire de la Fondation Arménienne pour le Développement Durable (FADD), parue le 26 mars 2026, sur son site officiel. L'article remet en question une idée reçue dans les programmes d'aide aux femmes réfugiées en Arménie.

Maison d'une famille de réfugiés arméniens, Arménie

Maison d'une famille de réfugiés arméniens, Arménie. Crédit photo : Arev Society ©

Pourquoi ne plus poser cette question

Quand les organisations parlent d'activités génératrices de revenus pour les femmes réfugiées en Arménie, une hypothèse se cache dans presque chaque conception de programme. À savoir que ces femmes auraient besoin qu'on leur apprenne à penser à long terme. Que leur focalisation sur le court terme serait une lacune de connaissances, un problème de mentalité, quelque chose à corriger.

Ce n'est pas le cas.

Pour les femmes déplacées d'Artsakh (Haut-Karabakh), celles issues de familles touchées par la guerre, celles qui ont perdu leur mari et leur foyer en quelques jours, penser à court terme n'est pas un manque de vision. C'est une réponse rationnelle, profondément intelligente, dont les conditions ne laissent presque aucune place à un autre raisonnement. On ne bâtit pas un plan sur cinq ans quand on ignore où l'on vivra dans cinq mois.

Comprendre cette distinction n'est pas un détail mineur. C'est le fondement de tout ce qui fonctionne réellement en matière d'autonomisation économique des femmes réfugiées. Si on se trompe, les programmes deviennent paternalistes, ratent leur cible et s'effondrent. Si on vise juste, quelque chose de réel commence à se produire.

L'impact réel du déplacement forcé sur la pensée financière

Entre le 23 septembre et le 10 octobre 2023, plus de 100 000 réfugiés arméniens de souche ont quitté le Haut-Karabakh pour rejoindre l'Arménie. En 20 jours, à la mi-octobre, le gouvernement avait enregistré 101 848 nouvelles personnes déplacées. Plus de la moitié étaient des femmes et des filles.

Ces femmes ne sont pas arrivées avec des économies. Elles sont arrivées avec leurs enfants, leurs traumatismes, et rien d'autre. Au moment où les équipes d'Arev Society et de la Fondation Arménienne pour le Développement Durable (FADD), nos partenaires du programme "Autonomisation économique des femmes vulnérables en Arménie", menaient les entretiens d'admission, presque toutes les femmes à qui nous parlions disaient la même chose. Elle ignorait où elle vivrait une fois l'aide initiale au logement terminée. Toutes étaient endettées, et le sont encore.

Les chiffres confirment ce que les conversations révélaient. Sur les 100 femmes ayant intégré notre programme de création d'activités génératrices de revenus (AGR) entre 2022 et 2025, un pourcentage frappant de 70,4 % avaient des dettes préexistantes avant de recevoir le moindre dram arménien d'aide. Parmi elles, 88,2 % devaient plus de 150 000 AMD (environ 350 EUR). Ces femmes ne partaient pas de zéro. Elles partaient en dessous de zéro.

Lorsque l'esprit est accaparé par les dettes, la précarité du logement, la flambée des prix des denrées alimentaires devenues inabordables et les ordonnances médicales que l'on ne peut honorer, le cerveau n'alloue pas naturellement ses ressources à des projections sur cinq ans. Il ne s'agit pas d'une faiblesse. C'est la manière dont la cognition humaine réagit à la rareté.

Les recherches sur la pauvreté et la prise de décision documentent ce phénomène depuis des années. La charge mentale liée à la survie immédiate laisse objectivement moins de capacité à la planification à long terme. Il ne s'agit pas d'un défaut de caractère. C'est une réalité des sciences cognitives.

La question n'est donc pas "Comment changer la façon de penser de ces femmes ?"

La question est "Comment changer les conditions qui font de la survie à court terme la seule priorité logique ?"

Le vrai obstacle n'est pas la mentalité, c'est la dure réalité

Alyona, 35 ans, veuve de guerre, réfugiée, ayant survécu à un cancer, et parfaitement lucide sur ce dont elle avait besoin. Elle avait une idée d'entreprise. Elle a même tenté de la concrétiser.

"Je vis avec mes parents dans cette maison que nous louons pour 80 000 AMD (environ 200 EUR) et nous avons un petit terrain et une minuscule étable. J'ai survécu au cancer, mais je ne suis pas complètement guérie. Chaque trimestre, je dois suivre un traitement particulier censé être gratuit, sauf que certains médicaments de marque ne le sont pas. La pension que je perçois depuis le décès de mon mari suffit à vivre, mais pas à acheter mes médicaments. Comme mes parents sont retraités et que, de plus, ma mère a des troubles visuels, nous avons pensé à obtenir un crédit pour acheter deux vaches de race et générer un revenu stable grâce à la vente de lait. Mais le taux d'intérêt du prêt était inabordable, et nous avons abandonné l'idée. Votre projet nous a soutenus et a permis à cette activité de se poursuivre, mais ce n'est pas une solution à nos problèmes. On vit au jour le jour, on lutte sans avancer. On est reconnaissants mais coincés, sans savoir comment augmenter le nombre de vaches, ce qui accroîtrait nos revenus. J'aimerais solliciter un financement supplémentaire, mais je sais que vous avez atteint le plafond et ne pouvez pas aller plus loin."

Alyona, bénéficiaire du programme, AGR : élevage laitier, Arménie.

Elle ne pensait pas à court terme. On lui bloquait toutes les portes menant au long terme.

C'est une situation que le programme rencontre encore et encore. Les femmes réfugiées issues de familles touchées par la guerre en Arménie ne manquent ni d'ambition ni de vision. Les obstacles auxquels elles font face sont structurels, pas psychologiques. Trois ans après l'arrivée massive des réfugiés d'Artsakh (Haut-Karabakh) en Arménie, ces personnes déplacées de force ont énormément de mal à trouver une solution financière à leurs problèmes. Celles qui ont choisi d'obtenir la citoyenneté arménienne et ont droit aux certificats d'État pour acheter un logement sont lourdement endettées pour boucler le financement d'un prêt immobilier, et c'est précisément pour ça qu'elles ne peuvent pas obtenir de prêt pour lancer une activité entrepreneuriale. L'aide financière des grands acteurs de la société civile et de la diaspora a fortement diminué et tend à se tarir. Elles n'ont plus le "privilège" d'être considérées aussi vulnérables qu'à l'époque où elles étaient réfugiées, après la phase d'urgence. Cela les met sur un pied d'égalité avec les autres dans la course aux aides financières potentielles, ce qui n'est pas juste.

Que pouvons-nous faire ?

Nous faisons de notre mieux pour les autonomiser. On leur offre gratuitement des formations en IA, en alphabétisation numérique et en anglais. Récemment, on a aussi lancé une formation gratuite en recherche d'emploi.

Désormais forts de cette expérience, nous avons besoin de soutien pour aller plus loin. Nous avons des femmes motivées, prêtes à dépasser le stade de la simple subsistance pour bâtir une véritable émancipation économique. Nous sommes partis de rien, nous avons passé près de quatre ans à poser les jalons de ce projet, et nous avons pu constater une ambition et une détermination bien réelles. Ces femmes veulent grandir, et elles en ont les capacités. Mais nos moyens restent limités. Elles ont besoin d'un accompagnement renforcé, tout comme nous, pour pouvoir continuer à avancer à leurs côtés.

Ce qui change quand le sol devient stable

Les données de notre programme d'autonomisation des femmes 2022-2025 racontent une histoire claire de ce qui devient possible quand on s'attaque d'abord aux pressions immédiates.

Parmi les 100 femmes ayant lancé une petite entreprise grâce au programme, 42 % gagnent maintenant entre 200 et 400 dollars par mois grâce à leur activité. 13 % de plus dépassent 400 dollars par mois. 87 % d'entre elles, un score impressionnant, jugent les revenus de leur entreprise "bons" ou "excellents".

Ces chiffres viennent de femmes qui, statistiquement, sont arrivées dans le programme sans économies, avec des dettes existantes, des parcours professionnels interrompus, et des responsabilités familiales rendant impossible un emploi classique.

Revenus mensuels tirés de l'AGR

0 %
Plus de 400 dollars par mois
0 %
Entre 200 et 400 dollars par mois
0 %
Jugent leurs revenus bons ou excellents

Rappel : le salaire minimum en Arménie est de 75 000 AMD, soit environ 200 USD.

Alors, qu'exige réellement la « pensée à long terme » ?

Si l'on veut que les femmes réfugiées en Arménie planifient leur avenir, il faut rendre cet avenir réalisable. Cela passe par quelques éléments peu glamour mais non négociables.

Cela signifie une stabilité du logement. On ne bâtit pas une entreprise avec un œil rivé en permanence sur le renouvellement de son bail. Cela suppose des solutions de garde d'enfants, afin que les femmes portant les charges familiales les plus lourdes ne soient pas automatiquement exclues des programmes qui se déroulent pendant les heures d'école. Cela exige un modèle de démarrage qui n'aggrave pas la crise de la dette. Et cela demande un accompagnement qui se poursuit au-delà du jour du lancement, car la première année de toute entreprise est celle où la plupart d'entre elles échouent.

Notre approche repose sur une conviction. Ces femmes n'ont pas besoin d'être changées. Ce sont les conditions qui les entourent qui doivent l'être.

Lorsqu'une femme comme Astghik, mère de trois enfants déplacée d'Artsakh, a ouvert son propre salon de coiffure à Ashtarak en novembre 2023, grâce à une aide matérielle et un mentorat continu, elle a enfin pu, pour la première fois, se projeter sur le long terme. C'était son rêve de toujours. Il lui manquait simplement quelqu'un qui cesse de lui demander de rêver sans lui donner les outils pour bâtir.

"C'est vital pour moi de faire ce que j'aime. Mon travail m'apporte énormément de joie et de satisfaction."

Astghik, mère de trois enfants, déplacée d'Artsakh et propriétaire d'un salon de beauté à Ashtarak (Arménie).

Rappel : l'AAAS mène depuis plusieurs années des actions ciblées en Arménie en faveur des femmes réfugiées et victimes de guerre, pour les aider à se réinsérer économiquement et socialement après la guerre de 2020 entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, puis à la suite de l'arrivée massive de 120 000 réfugiés du Haut-Karabakh en 2023. Cette initiative s'inscrit dans le cadre de notre programme de développement "Autonomisation économique des femmes vulnérables en Arménie", mis en œuvre en partenariat avec la Fondation Arménienne pour le Développement Durable, à travers la création d'activités génératrices de revenus.